Dossier · de Méliès à The Witch
Les sorcières au cinéma
Des chaudrons truqués de Méliès à la terreur puritaine de The Witch, un siècle de sorcières à l’écran, et notre classement des quinze films à voir avant Samhain.
Le cinéma et la sorcellerie sont nés pour s’entendre : l’un fait apparaître et disparaître les choses, l’autre prétend en faire autant. Depuis les trucages de Georges Méliès, la sorcière n’a jamais quitté l’écran. Elle y a été tour à tour monstre, victime des procès, ménagère ensorcelante, adolescente rebelle et, plus récemment, héroïne d’un cinéma d’horreur exigeant. Voici son histoire, et notre classement des quinze films qui comptent.

Les débuts : Méliès et Häxan
Avant d’être cinéaste, Georges Méliès est illusionniste. Il dirige à Paris le théâtre Robert-Houdin, où l’on fait apparaître des spectres sur scène. Quand il découvre le cinématographe, il y voit un nouvel outil de magie. En 1896, « Le Manoir du diable » met en scène une chauve-souris qui se change en Méphistophélès, des sorcières et des fantômes : on le considère souvent comme le premier film fantastique. En 1903, « Le Chaudron infernal » montre des démons qui jettent leurs victimes dans un chaudron d’où s’échappent des spectres.
En 1922, le Danois Benjamin Christensen signe « Häxan », « La Sorcellerie à travers les âges ». Mi-documentaire, mi-fiction, le film passe en revue les croyances sur la sorcellerie, du Moyen Âge aux procès, à partir du « Malleus Maleficarum ». Christensen y joue lui-même le diable. Ses scènes de sabbat et de torture font scandale et le film est censuré dans plusieurs pays. Il reste aujourd’hui l’un des films les plus étonnants sur le sujet.
Hollywood : de la méchante à l’ensorceleuse
En 1939, « Le Magicien d’Oz » fixe pour des décennies l’image de la sorcière : peau verte, chapeau pointu, balai et rire grinçant. Margaret Hamilton, qui joue la Méchante Sorcière de l’Ouest, est gravement brûlée pendant le tournage lors d’une sortie dans un nuage de fumée. Le film oppose aussi, pour la première fois à cette échelle, la mauvaise sorcière et la bonne, Glinda.
Les années 1940 et 1950 inventent la sorcière charmante. René Clair, réfugié à Hollywood pendant la guerre, tourne « Ma femme est une sorcière » (1942), avec Veronica Lake. En 1958, Kim Novak joue une sorcière de Manhattan dans « L’Adorable Voisine ». Ces deux films inspirent la série « Ma sorcière bien-aimée » (1964), où la magie devient un secret de ménagère.
Le temps de la terreur
À la fin des années 1960, le ton change. « Le Grand Inquisiteur » (1968) raconte les crimes de Matthew Hopkins, le chasseur de sorcières anglais, joué par Vincent Price. La même année, « Rosemary’s Baby » installe une secte de sorciers dans un immeuble chic de New York. En 1971, Ken Russell adapte l’affaire de Loudun dans « Les Diables », un film si violent qu’il reste en partie censuré.
En 1977, Dario Argento signe « Suspiria » : une jeune Américaine découvre que son école de danse allemande est dirigée par un coven de sorcières. Couleurs saturées, musique obsédante du groupe Goblin, meurtres baroques : le film invente une esthétique qui influence encore le cinéma d’horreur.

Les années 1990 : les sorcières pop
Les années 1990 font de la sorcière une figure adolescente et rebelle. « Hocus Pocus » (1993) est un échec à sa sortie avant de devenir un classique d’Halloween. « Dangereuse alliance » (1996) suit quatre lycéennes qui découvrent la magie, avec une consultante wiccane sur le tournage : le film donne envie à toute une génération de s’intéresser à la Wicca. « Les Ensorceleuses » (1998) et les séries « Charmed » et « Sabrina » complètent le tableau.
En 1999, « Le Projet Blair Witch » prend le chemin inverse : pas de sorcière à l’écran, seulement trois étudiants perdus dans une forêt et des tas de pierres inquiétants. Tourné pour environ 60 000 dollars, il en rapporte près de 250 millions et lance la mode du film en « found footage ».
Le renouveau : le retour de la sorcière historique
En 2015, Robert Eggers sort « The Witch », sous-titré « un conte populaire de Nouvelle-Angleterre ». Une famille puritaine, exilée au bord d’une forêt vers 1630, voit ses enfants disparaître un à un. Les dialogues sont tirés de textes d’époque, les croyances sont prises au sérieux, et la sorcière redevient ce qu’elle était pour les gens du XVIIᵉ siècle : une terreur réelle. Le film révèle Anya Taylor-Joy et ouvre une vague de films d’horreur historiques et païens.
En 2018, Luca Guadagnino propose une nouvelle version de « Suspiria », plus politique et plus sombre, qui divise autant qu’elle fascine.
Notre classement des 15 meilleurs films de sorcières
Notre classement mêle chefs-d’œuvre, films d’horreur et classiques familiaux. Le critère : ce que chaque film dit vraiment de la sorcière, et le plaisir qu’on prend à le voir un soir d’octobre.
1. Häxan
Benjamin Christensen · Suède et Danemark, 1922
Le premier grand film sur la sorcellerie, et toujours le plus étrange : un documentaire illustré de scènes de sabbat qui ont cent ans et n’ont pas pris une ride. À voir en version restaurée, ou dans la version de 1968 commentée par William S. Burroughs.
2. The Witch
Robert Eggers · États-Unis, 2015
La terreur des puritains vue de l’intérieur, dans une Nouvelle-Angleterre glaciale. Le film le plus juste sur ce qu’était la peur des sorcières au XVIIᵉ siècle, et un bouc noir inoubliable.
3. Suspiria
Dario Argento · Italie, 1977
Un coven caché dans une école de danse, des couleurs à couper le souffle, une musique qui ne vous lâche plus. Le film de sorcières le plus beau visuellement.
4. Jour de colère
Carl Theodor Dreyer · Danemark, 1943
Au XVIIᵉ siècle, la jeune épouse d’un pasteur découvre que sa mère était accusée de sorcellerie. Tourné sous l’occupation allemande, un film austère et bouleversant sur la peur et la délation.
5. Le Magicien d’Oz
Victor Fleming · États-Unis, 1939
La sorcière la plus célèbre du cinéma. Le film a inventé la silhouette que tout le monde dessine encore, chapeau pointu et peau verte comprise.
6. Kiki la petite sorcière
Hayao Miyazaki · Japon, 1989
À treize ans, Kiki quitte ses parents pour s’installer seule dans une ville au bord de la mer, avec son chat Jiji. Le plus tendre des films de sorcières, à voir en famille.
7. Rosemary’s Baby
Roman Polanski · États-Unis, 1968
Des voisins âgés trop prévenants, une grossesse qui tourne au cauchemar. Le coven le plus inquiétant du cinéma, parce qu’il a l’air parfaitement respectable.
8. Les Diables
Ken Russell · Royaume-Uni, 1971
L’affaire des possédées de Loudun et le bûcher d’Urbain Grandier, dans une mise en scène délirante. Un film choc, encore en partie censuré, réservé aux adultes.
9. Le Grand Inquisiteur
Michael Reeves · Royaume-Uni, 1968
Vincent Price en Matthew Hopkins, le chasseur de sorcières qui terrorisa l’Angleterre en pleine guerre civile. Un film cruel sur ceux qui profitent de la peur.
10. Belladonna
Eiichi Yamamoto · Japon, 1973
Un film d’animation psychédélique adapté de « La Sorcière » de Jules Michelet. Une paysanne humiliée fait un pacte avec le diable et se venge. Rare, audacieux, réservé aux adultes.
11. Les Sorcières
Nicolas Roeg · Royaume-Uni, 1990
Le roman de Roald Dahl, avec une Anjelica Huston terrifiante en Grande Sorcière et les marionnettes de Jim Henson. Le film qui a fait peur à toute une génération d’enfants.
12. Dangereuse alliance
Andrew Fleming · États-Unis, 1996
Quatre lycéennes, un coven et une magie qui dérape. Le film culte qui a donné envie à des milliers d’adolescents de découvrir la Wicca.
13. Le Projet Blair Witch
Daniel Myrick et Eduardo Sánchez · États-Unis, 1999
On ne voit jamais la sorcière, et c’est pour ça qu’elle fait si peur. Le film qui a inventé l’horreur en caméra tenue à la main.
14. Hocus Pocus
Kenny Ortega · États-Unis, 1993
Trois sœurs sorcières de Salem ressuscitées un soir d’Halloween. Kitsch et joyeux, c’est devenu le rituel familial de la nuit du 31.
15. Ma femme est une sorcière
René Clair · États-Unis, 1942
Une sorcière brûlée au XVIIᵉ siècle revient se venger du descendant de son accusateur, et tombe amoureuse. La comédie élégante d’un grand cinéaste français.
Mentions spéciales : « Les Sorcières de Salem » (1957), adapté par Jean-Paul Sartre avec Simone Signoret et Yves Montand ; « Les Sorcières d’Eastwick » (1987), avec Jack Nicholson en diable séducteur ; « Les Ensorceleuses » (1998) ; et le « Suspiria » de Luca Guadagnino (2018).
Quel film pour ta soirée de Samhain ?
En famille
Pour les plus jeunes
Kiki la petite sorcière, Le Magicien d’Oz, Hocus Pocus. Les Sorcières dès 9 ou 10 ans, pour ceux qui aiment avoir un peu peur.
Pour frissonner
Entre adultes
The Witch, Suspiria, Rosemary’s Baby et Le Projet Blair Witch, à regarder lumières éteintes.
Pour comprendre l’histoire
Les procès à l’écran
Häxan, Jour de colère, Les Sorcières de Salem et Le Grand Inquisiteur, à prolonger avec nos dossiers.
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Sources
- Le Manoir du diable — Wikipédia
- Häxan — Wikipedia
- The Witch (film, 2015) — Wikipedia
- Suspiria (1977) — Wikipedia
- Day of Wrath — Wikipedia
- Belladonna of Sadness — Wikipedia
- The Blair Witch Project — Wikipedia