Dossier · histoire d’une accusation
La magie noire
Messes noires à la cour de Louis XIV, grimoires interdits, Baphomet et faux satanistes : comment on a toujours appelé « noire » la magie des autres.
Personne, ou presque, ne s’est jamais présenté comme un « magicien noir ». La magie noire a presque toujours été une accusation : celle qu’on lance contre un ennemi politique, une femme trop puissante, un peuple qu’on veut soumettre ou une religion qu’on ne comprend pas. Ce dossier ne t’apprendra aucun maléfice. Il raconte comment l’idée de magie noire est née, qui en a été accusé, et comment les messes noires, le Baphomet et les satanistes ont été en bonne partie inventés.

Repères
- 1307
La chute des Templiers
Philippe le Bel fait arrêter les Templiers le vendredi 13 octobre. Sous la torture, certains avouent avoir renié le Christ et adoré une idole. L’ordre est dissous en 1312, son grand maître Jacques de Molay brûlé en 1314.
- 1617
Leonora Galigaï
La favorite de Marie de Médicis est décapitée puis brûlée en place de Grève, condamnée pour avoir ensorcelé la reine.
- 1679–1682
L’affaire des poisons
La chambre ardente juge 442 accusés. La Voisin, la plus célèbre des devineresses parisiennes, est brûlée vive le 22 février 1680.
- 1856
Le Baphomet d’Éliphas Lévi
Le mage parisien dessine un démon à tête de bouc qui deviendra l’image même du diable.
- 1891
« Là-bas »
Le roman de Joris-Karl Huysmans décrit une messe noire dans le Paris de son temps et fait scandale.
- 1897
L’aveu de Léo Taxil
Le journaliste avoue avoir inventé de toutes pièces des francs-maçons adorateurs de Lucifer.
Un mot né d’une erreur
Dans l’Antiquité, la nécromancie, du grec « nekros », le mort, et « manteia », la divination, consiste à interroger les morts pour connaître l’avenir. Au Moyen Âge, les clercs qui recopient ce mot savant le confondent avec le latin « niger », noir. La « necromantia » devient « nigromantia », la nigromancie : l’« art noir ».
L’erreur a fait fortune. Dès la fin du Moyen Âge, le nigromancien n’est plus seulement celui qui parle aux morts, mais celui qui pratique une magie obscure et défendue. La couleur a pris le dessus sur le sens, et elle ne l’a plus quitté : le noir de la nuit, du deuil et du diable s’est collé à toute magie jugée dangereuse.
Blanche ou noire : qui décide ?
Pour l’Église médiévale, la question ne se pose pas vraiment. Depuis saint Augustin, toute magie suppose un pacte, même tacite, avec les démons. Le guérisseur qui récite une prière sur une brûlure et le sorcier qui jette un sort relèvent, en théorie, du même péché. Dans les faits, les juges se montrent bien plus sévères avec ceux qu’on accuse d’avoir nui.
À la Renaissance, des savants tentent de tracer une frontière. Le Florentin Marsile Ficin, puis l’Allemand Henri Corneille Agrippa, dont la « Philosophie occulte » paraît en 1533, défendent une « magie naturelle » : utiliser les vertus cachées des plantes, des pierres et des astres, sans passer par les démons. La magie noire, c’est l’autre, celle qui invoque les esprits mauvais.
Mais la frontière reste une affaire de point de vue. Le remède d’une guérisseuse est de la magie blanche pour le malade qu’elle soulage, et de la magie noire pour le voisin qui la soupçonne d’avoir fait mourir sa vache. Pendant des siècles, ce n’est pas la pratique qui décide de la couleur, mais celui qui juge.

Les messes noires de la cour de Louis XIV
En 1679, Paris découvre qu’un vaste réseau de devineresses, d’apothicaires et de prêtres défroqués vend à la bonne société des poudres d’amour, des horoscopes et, parfois, du poison. Louis XIV crée un tribunal d’exception, la chambre ardente. En trois ans, elle interroge 442 personnes et prononce 36 condamnations à mort.
La plus célèbre des accusées est Catherine Monvoisin, dite la Voisin, brûlée vive en place de Grève le 22 février 1680. Après sa mort, sa fille Marguerite livre des révélations terribles. Elle décrit des « messes noires » célébrées par un vieux prêtre, l’abbé Guibourg, sur le ventre nu d’une femme servant d’autel, avec, dit-elle, le sang de nouveau-nés. Elle affirme que Madame de Montespan, la maîtresse du roi, y aurait assisté pour garder l’amour de Louis XIV.
Les historiens restent très prudents. Ces aveux venaient d’accusés qui risquaient la torture et le bûcher, et qui avaient tout intérêt à gagner du temps en impliquant les puissants, et aucune preuve n’a jamais confirmé la participation de la Montespan. Le roi, lui, a choisi le silence : en 1682, il ferme la chambre ardente, fait brûler une partie des dossiers et publie un édit qui ne voit plus dans la sorcellerie qu’une « prétendue magie », une escroquerie. Ce sont pourtant ces récits qui ont inventé la messe noire telle qu’on l’imagine encore.
La messe de saint Sécaire
La Gascogne avait sa propre légende, recueillie au XIXᵉ siècle par le folkloriste Jean-François Bladé. La messe de saint Sécaire, disait-on, ne pouvait être dite que par un prêtre maudit, dans une église en ruine, entre le premier coup de onze heures et le dernier coup de minuit. L’hostie y était noire et à trois pointes, et l’eau venait d’un puits où l’on avait jeté un enfant mort sans baptême.
Celui contre qui la messe était dite se mettait à « sécher », à dépérir lentement, sans qu’aucun médecin ne puisse rien y faire. Le nom même du saint, qui n’a jamais existé, vient du gascon « secaire », celui qui fait sécher. Aucun procès, aucun témoin n’atteste qu’une telle messe ait jamais été célébrée. C’est une histoire qu’on se racontait à la veillée, pour se faire peur, et qui dit bien la terreur qu’inspirait l’idée de retourner les gestes sacrés contre quelqu’un.
Les grimoires interdits
La magie noire a aussi ses livres. Beaucoup se présentent comme des secrets très anciens, attribués à des rois ou à des savants célèbres, alors qu’ils ont été composés bien plus tard.
La Clavicule de Salomon
Manuscrits des XVᵉ–XVIIIᵉ siècles
Attribuée au roi Salomon, elle enseigne à tracer des cercles et des pentacles pour commander aux esprits. Des dizaines de copies manuscrites circulaient en France, souvent recopiées à la main par des curieux et des chercheurs de trésors.
Le Grand Grimoire
ou « Dragon rouge », éditions du XVIIIᵉ et du XIXᵉ siècle
Il prétend dater du début du XVIᵉ siècle et enseigne à faire un pacte avec Lucifuge Rofocale, le « premier ministre » de l’enfer, pour trouver des trésors. C’est sans doute le livre le plus redouté des campagnes françaises.
Le Petit Albert
Première édition connue en 1668
Surtout un recueil de recettes, de remèdes et de secrets pour la maison. Mais il contient la fameuse « main de gloire », une main de pendu transformée en chandelier, censée paralyser les habitants d’une maison pendant qu’on la cambriole.
La plupart de ces livres ont été imprimés à bon marché et vendus par les colporteurs. Leur vraie magie tenait surtout à leur réputation : dans bien des villages, il suffisait qu’on sache que quelqu’un possédait « le Dragon rouge » pour qu’il passe pour sorcier.
Une arme contre les puissants
L’accusation de magie noire est une arme redoutable, parce qu’elle est impossible à réfuter. Philippe le Bel l’utilise en 1307 pour abattre l’ordre du Temple, dont il convoite la fortune. Sous la torture, des Templiers avouent avoir craché sur la croix et adoré une tête appelée « Baphomet », sans doute une déformation de « Mahomet ». La plupart des historiens pensent aujourd’hui que ces aveux ont été fabriqués.
En 1617, c’est au tour de Leonora Galigaï, la favorite et confidente de Marie de Médicis. Son mari, Concini, gouvernait de fait la France ; le jeune Louis XIII le fait assassiner. Pour se débarrasser d’elle, on l’accuse d’avoir ensorcelé la reine. Elle est décapitée, puis son corps est brûlé.
« Mon sortilège a été le pouvoir que les âmes fortes doivent avoir sur les esprits faibles. »
Réponse attribuée à Leonora Galigaï devant ses juges, 1617
Le XIXᵉ siècle invente le satanisme
Au XIXᵉ siècle, les procès ont disparu, mais la magie noire fascine. En 1856, l’occultiste parisien Éliphas Lévi publie le « Rituel de la haute magie », orné d’un dessin qu’il appelle le Baphomet, en reprenant le nom de l’idole des Templiers : un être à tête de bouc, avec des ailes, un pentagramme sur le front et une torche entre les cornes. Pour Lévi, c’était un symbole de l’équilibre des forces de l’univers. Le public, lui, y a vu le diable, et c’est cette image qui a inspiré la carte du Diable de nombreux tarots modernes.
En 1891, Joris-Karl Huysmans publie « Là-bas ». Son héros enquête sur Gilles de Rais, le compagnon de Jeanne d’Arc condamné en 1440 pour meurtres d’enfants et invocation de démons, et finit par assister à une messe noire dans le Paris de la Belle Époque. Huysmans fréquentait les milieux occultistes, en pleine « guerre des envoûtements » entre mages rivaux. Son roman a fixé pour longtemps le décor de la messe noire : prêtre défroqué, autel profané, encens et blasphèmes.
Le coup le plus spectaculaire vient de Léo Taxil. Pendant une douzaine d’années, ce journaliste publie des révélations sur une secte de francs-maçons adorateurs de Lucifer, le « palladisme », et sur une ancienne grande prêtresse repentie, Diana Vaughan. Des évêques y croient, les livres se vendent par milliers. Le 19 avril 1897, devant une salle comble de la Société de géographie à Paris, Taxil avoue : tout était inventé, Diana Vaughan n’a jamais existé. Ses récits ont pourtant continué à circuler pendant plus d’un siècle.
La magie des autres
L’histoire de la magie noire est souvent celle d’un regard. Pour les missionnaires et les administrateurs coloniaux, les religions d’Afrique et des Caraïbes étaient du « fétichisme » et de la sorcellerie. Le vaudou en a particulièrement souffert : l’image de la poupée à épingles et des sacrifices sanglants s’est imposée en Europe bien plus qu’elle ne correspond aux pratiques des fidèles.
Le même mécanisme a longtemps visé les femmes : une guérisseuse, une sage-femme ou une veuve indépendante devenait vite suspecte dès qu’un malheur frappait le village. La « magie noire » a souvent servi à nommer ce qu’on craignait chez les autres.
Aujourd’hui, en France, la sorcellerie n’est plus un crime depuis l’édit de 1682. Les tribunaux ne jugent plus les jeteurs de sorts, mais ils condamnent parfois de faux désenvoûteurs pour escroquerie ou abus de faiblesse, quand ils font payer très cher la levée d’un sort imaginaire à des personnes fragiles.
Et dans ce grimoire ?
Beaucoup de sorcières d’aujourd’hui refusent l’opposition entre magie blanche et magie noire, qu’elles jugent simpliste et chargée d’une vieille symbolique où le noir est forcément mauvais. Elles parlent plutôt d’intention et de responsabilité. Depuis les années 1960, la Wicca résume cette éthique en une phrase : « Fais ce que tu veux, tant que cela ne nuit à personne. »
C’est la ligne de ce grimoire. Tu n’y trouveras aucun sort pour nuire à quelqu’un. Tu y trouveras en revanche les vieux gestes de défense que nos ancêtres opposaient à la magie noire, ou à ce qu’ils prenaient pour elle :
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Sources
- Magie noire (surnaturel) — Wikipédia
- Affaire des poisons — Wikipédia
- L’affaire des poisons — Ministère de la Justice
- La Voisin — Wikipedia
- Messe de saint Sécaire — Wikipédia
- Leonora Dori — Wikipedia
- Dogme et Rituel de la Haute Magie — Wikipedia
- Là-bas (roman) — Wikipedia
- Taxil hoax — Wikipedia