Dossier · Massachusetts, 1692
Les sorcières de Salem
Comment un village puritain de Nouvelle-Angleterre a pendu dix-neuf innocents en quelques mois, et pourquoi on en parle encore.
En 1692, dans la colonie anglaise du Massachusetts, deux fillettes sont prises de convulsions. Quinze mois plus tard, plus de deux cents personnes ont été accusées de sorcellerie, dix-neuf ont été pendues sur une colline et un vieil homme a été écrasé sous des pierres. L’affaire de Salem est devenue le symbole mondial de la chasse aux sorcières, au point que l’expression désigne aujourd’hui toute persécution fondée sur la peur et la rumeur.

Un village sous tension
Il faut d’abord distinguer deux Salem. Salem Town est un port prospère. Salem Village, à une dizaine de kilomètres à l’intérieur des terres, est une communauté de fermiers puritains qui cherche à gagner son indépendance. C’est là, dans l’actuelle ville de Danvers, que tout commence.
Le village est profondément divisé. Deux grandes familles s’y opposent : les Putnam, fermiers de l’ouest du village, et les Porter, mieux connectés au commerce de Salem Town. Le pasteur, Samuel Parris, arrivé en 1689, est au cœur de la querelle. Une partie du village refuse même de payer son salaire.
La colonie traverse aussi une période d’angoisse. Elle vient de perdre sa charte royale et attend un nouveau gouvernement. Au nord, la guerre contre les Français et leurs alliés amérindiens, la « guerre du roi Guillaume », fait des ravages : de nombreux réfugiés de la frontière du Maine ont vu leurs familles massacrées. Pour les puritains, qui se pensent assiégés par le diable dans un « désert » hostile, le terrain est prêt.
Chronologie de l’affaire
- Janv.–fév. 1692
Les premières crises
Betty Parris, 9 ans, fille du pasteur, et sa cousine Abigail Williams, 11 ans, se tordent, crient, se cachent sous les meubles. Le médecin du village, faute d’explication, évoque « une main maléfique ».
- Fév. 1692
Le gâteau de sorcière
Une voisine fait préparer par Tituba et son mari John Indian un « witch cake », un gâteau mêlé à l’urine des fillettes et donné à un chien, pour démasquer le coupable. Le pasteur Parris est furieux : on a utilisé la magie contre la magie.
- 29 fév. 1692
Trois premiers noms
Pressées de questions, les fillettes accusent trois femmes : Tituba, l’esclave de la maison Parris ; Sarah Good, une mendiante ; et Sarah Osborne, une veuve qui ne va plus à l’église.
- 1ᵉʳ mars 1692
Les aveux de Tituba
Lors des interrogatoires, Tituba avoue. Elle décrit le diable, un grand homme en noir, des chats et des chiens qui parlent, et affirme que d’autres sorcières agissent dans la colonie. Ses aveux lancent la chasse.
- Mars–mai 1692
L’épidémie d’accusations
Le cercle des accusatrices s’élargit à d’autres jeunes filles, dont Ann Putnam Jr., 12 ans, et Mercy Lewis, une servante réfugiée de la guerre. Les accusés viennent désormais de toute la région. Même des membres respectés de l’Église, comme Rebecca Nurse, sont arrêtés. Dorothy Good, 4 ans, est emprisonnée.
- 27 mai 1692
Le tribunal spécial
Le nouveau gouverneur, William Phips, crée une cour spéciale, dite « d’Oyer and Terminer », pour juger l’afflux de prisonniers. Elle accepte la « preuve spectrale ».
- 10 juin 1692
La première pendaison
Bridget Bishop est pendue. Un juge, Nathaniel Saltonstall, démissionne peu après.
- 19 juillet – 22 sept. 1692
L’été des gibets
Trois autres jours de pendaisons, et la mort de Giles Corey sous les pierres. Dix-neuf personnes sont pendues en tout.
- Octobre 1692
Le doute
Le pasteur Increase Mather publie « Cases of Conscience » : « Il vaudrait mieux que dix sorcières présumées s’échappent plutôt qu’une seule personne innocente soit condamnée. » Les accusations commencent à toucher des notables, jusqu’à l’épouse du gouverneur. Phips suspend la cour le 29 octobre.
- Janv.–mai 1693
La fin
Un nouveau tribunal refuse la preuve spectrale : sur des dizaines de procès, presque tout le monde est acquitté. En mai 1693, Phips gracie les derniers prisonniers, qui doivent souvent payer leurs frais de prison pour sortir.
La preuve spectrale
Le cœur du drame est juridique. Les juges acceptent la « preuve spectrale » : une accusatrice pouvait affirmer que le « spectre » de l’accusé, son double invisible, venait la pincer, l’étrangler ou la mordre. Personne d’autre ne voyait rien, et l’accusé ne pouvait rien prouver, puisque son corps était ailleurs.
En pleine audience, les jeunes filles se tordaient de douleur quand l’accusé bougeait, et se calmaient quand il les touchait, ce qui était censé « ramener » le mal dans son corps. Les juges y voyaient une démonstration.
Le système récompensait paradoxalement les aveux : ceux qui avouaient et dénonçaient d’autres « sorcières » étaient épargnés pour servir de témoins. Ceux qui clamaient leur innocence étaient pendus. Aucun de ceux qui ont avoué n’a été exécuté. Les dix-neuf pendus sont tous morts en refusant de mentir.

Les vingt victimes
Voici les personnes exécutées, dans l’ordre. Beaucoup étaient des gens ordinaires, souvent âgés, parfois pauvres, parfois au contraire trop indépendants au goût de leurs voisins.
10 juin 1692
Bridget Bishop
Plusieurs fois mariée, connue pour ses robes rouges et son franc-parler. Première pendue.
19 juillet 1692
Sarah Good
Mendiante, enceinte au moment de son arrestation. Au pied du gibet, elle lance au pasteur Nicholas Noyes : « Si vous me prenez la vie, Dieu vous donnera du sang à boire. »
19 juillet 1692
Rebecca Nurse
71 ans, mère de famille respectée et membre de l’église. D’abord déclarée non coupable, elle est condamnée après que le juge a demandé au jury de revoir son verdict.
19 juillet 1692
Susannah Martin
Veuve d’Amesbury, déjà accusée de sorcellerie des années plus tôt. Elle se moque des accusatrices au tribunal.
19 juillet 1692
Elizabeth Howe
Accusée par des voisins avec qui sa famille avait eu des différends.
19 juillet 1692
Sarah Wildes
Accusée notamment à cause d’anciennes rumeurs sur sa réputation.
19 août 1692
George Burroughs
Ancien pasteur de Salem Village. Sur l’échafaud, il récite le Notre Père sans une faute, ce qu’un sorcier était censé ne pas pouvoir faire. La foule s’agite, mais Cotton Mather, à cheval, obtient que l’exécution continue.
19 août 1692
John Proctor
Aubergiste qui avait dénoncé les accusatrices comme des menteuses. C’est le héros de la pièce d’Arthur Miller.
19 août 1692
George Jacobs Sr.
Vieil homme qui marchait avec deux cannes. Accusé par sa propre petite-fille, qui se rétracta ensuite.
19 août 1692
John Willard
Constable qui avait refusé d’arrêter d’autres accusés.
19 août 1692
Martha Carrier
Mère de famille d’Andover. Cotton Mather l’appelle « la reine de l’enfer ». Ses propres enfants, torturés, témoignent contre elle.
19 septembre 1692
Giles Corey
Environ 80 ans. Il refuse de plaider et est soumis à la « peine forte et dure » : on empile des pierres sur sa poitrine pendant deux jours. Selon la tradition, ses derniers mots sont « More weight », « Plus de poids ».
22 septembre 1692
Martha Corey
Épouse de Giles, membre de l’église, qui ne croyait pas aux sorcières. C’est précisément ce scepticisme qui l’a rendue suspecte.
22 septembre 1692
Mary Eastey
Sœur de Rebecca Nurse. Avant de mourir, elle écrit aux juges pour leur demander non pas sa grâce, mais qu’aucun autre sang innocent ne soit versé.
22 septembre 1692
Ann Pudeator
Veuve et sage-femme de Salem Town.
22 septembre 1692
Alice Parker
Femme d’un marin de Salem Town.
22 septembre 1692
Mary Parker
Veuve d’Andover, peut-être condamnée à cause d’une confusion de nom avec une autre Mary Parker.
22 septembre 1692
Wilmot Redd
Femme de pêcheur de Marblehead, réputée acariâtre.
22 septembre 1692
Margaret Scott
Veuve âgée et pauvre de Rowley.
22 septembre 1692
Samuel Wardwell
Diseur de bonne aventure. Il avait avoué, puis s’est rétracté, ce qui l’a condamné.
Tituba, l’énigme
Tituba est la figure la plus mystérieuse de l’affaire. Esclave dans la maison du pasteur Parris, elle est décrite dans les documents de l’époque comme une « Indienne ». Elle venait probablement de la Barbade, dans les Caraïbes, où Parris avait vécu. Elle était peut-être d’origine arawak d’Amérique du Sud.
La légende, forgée bien plus tard, en a fait une femme noire qui aurait initié les fillettes au vaudou autour du feu. Rien dans les archives ne le confirme. Ce sont des écrivains du XIXᵉ siècle, puis Arthur Miller, qui ont construit cette image.
Ses aveux, sans doute obtenus sous la pression et les coups de son maître, l’ont sauvée : elle n’a pas été jugée. Elle a été vendue pour payer ses frais de prison, et on perd sa trace après 1693.
« Moi, Tituba, sorcière… noire de Salem. »
Titre du roman de Maryse Condé (1986), qui imagine sa vie et lui rend sa voix
Pourquoi ? Ce qu’en disent les historiens
La querelle de village
Paul Boyer et Stephen Nissenbaum, « Salem Possessed » (1974)
En cartographiant les accusateurs et les accusés, ils montrent que les accusateurs vivaient surtout dans l’ouest agricole du village, proche des Putnam, et les accusés à l’est, du côté de Salem Town. La chasse reflète un conflit social et économique entre deux mondes.
Le traumatisme de la guerre
Mary Beth Norton, « In the Devil’s Snare » (2002)
Plusieurs accusatrices étaient des réfugiées de la frontière qui avaient vu leurs familles tuées. Les accusés étaient souvent liés au commerce avec le Maine. Pour Norton, la peur des attaques amérindiennes et la peur du diable se sont confondues.
L’hystérie collective
Psychiatres et historiens
Les symptômes des jeunes filles ressemblent à des troubles de conversion : une souffrance psychique qui s’exprime par le corps, et se propage dans un groupe sous pression religieuse. Certaines ont aussi sans doute joué un rôle, puis été prises au piège de leurs propres accusations.
L’ergot de seigle
Linnda Caporael (1976)
Un champignon du seigle, l’ergot, provoque des convulsions et des hallucinations. L’hypothèse a eu un grand succès, mais la plupart des historiens la rejettent : les symptômes ne correspondent pas bien, et ils apparaissaient opportunément face aux accusés.
Excuses et réhabilitations
- 1697
Le juge Samuel Sewall
Seul juge à exprimer publiquement ses regrets, il fait lire à l’église une déclaration où il assume « la honte et la faute ». Douze jurés signent aussi une demande de pardon. La colonie organise une journée de jeûne et de repentance.
- 1706
Ann Putnam Jr.
L’une des principales accusatrices, devenue adulte, demande publiquement pardon devant l’église de Salem Village, en disant avoir été trompée par Satan.
- 1711
Les premières réhabilitations
La colonie annule les condamnations de 22 personnes et verse des indemnités à leurs familles.
- 1957 et 2001
Les derniers noms
Le Massachusetts réhabilite d’autres victimes en 1957, puis, le 31 octobre 2001, toutes celles qui ne l’avaient pas encore été.
- 2022
Elizabeth Johnson Jr.
Grâce au travail d’une classe de collégiens de North Andover, la dernière condamnée jamais réhabilitée l’est enfin, 329 ans après son procès. Elle avait échappé de justesse à la pendaison.
Salem dans la culture
En 1953, en pleine chasse aux communistes du sénateur McCarthy, le dramaturge Arthur Miller écrit « The Crucible », « Les Sorcières de Salem ». La pièce transpose l’affaire pour dénoncer la paranoïa de son époque. Miller lui-même sera convoqué devant la commission des activités antiaméricaines en 1956.
En France, la pièce est adaptée au cinéma en 1957 par Raymond Rouleau, sur un scénario de Jean-Paul Sartre, avec Yves Montand et Simone Signoret. Le roman de Maryse Condé, « Moi, Tituba sorcière… noire de Salem », reçoit le Grand prix littéraire de la Femme en 1987.
Aujourd’hui, Salem assume son histoire et se surnomme « Witch City ». La police porte une sorcière sur son insigne, et le mois d’octobre attire des centaines de milliers de visiteurs. Un mémorial a été inauguré en 1992 pour le tricentenaire. En 2016, des chercheurs ont identifié le lieu exact des pendaisons, Proctor’s Ledge, où un second mémorial a été inauguré en 2017. La ville compte aussi une importante communauté de sorcières modernes, dont Laurie Cabot, nommée « sorcière officielle de Salem » en 1977.
Sources
- Salem witch trials — Wikipedia
- The Craft Inspired Witchcraft On and Off Screen — TIME