Dossier · de la Sibérie au Frioul
Sorcière ou chaman ?
L’un était respecté par sa communauté, l’autre a longtemps été une accusation. Pourtant, entre le tambour du chaman et le vol nocturne de la sorcière, les historiens ont trouvé un pont.
On les confond souvent : deux figures qui parlent aux esprits, manient les plantes et soignent par des moyens invisibles. Pourtant, le chaman et la sorcière ne se ressemblent pas tant que ça. Le premier est un spécialiste reconnu, que sa communauté consulte et respecte. La seconde, en Europe, a d’abord été une accusation, lancée contre des voisines soupçonnées de nuire. Ce dossier raconte d’où viennent ces deux figures, ce qui les sépare, et l’étonnante histoire des benandanti, ces paysans italiens qui partaient la nuit combattre les sorciers.
Un mot venu de Sibérie
« Chaman » vient de la langue des Evenks, un peuple de chasseurs et d’éleveurs de rennes de Sibérie orientale. Le mot désignait chez eux celui qui entre en contact avec les esprits. Il arrive en Europe au XVIIᵉ siècle, par les récits des voyageurs et des exilés russes, puis par l’allemand.
En 1692, le savant hollandais Nicolaes Witsen publie à Amsterdam le récit de son voyage en Tartarie. On y trouve la toute première image d’un chaman sibérien vue en Europe : un homme vêtu de peaux, coiffé de bois de cerf, frappant un tambour. Witsen le légende « prêtre du diable ». Pendant longtemps, l’Europe ne verra dans les chamans que des imposteurs ou des serviteurs de Satan.
Au XXᵉ siècle, les anthropologues étendent le mot à des praticiens du monde entier : en Amazonie, en Asie centrale, en Amérique du Nord, en Corée. C’est pratique, mais un peu trompeur : derrière le même mot se cachent des traditions très différentes, chacune avec son propre nom.
Le chaman, voyageur entre les mondes
En 1951, l’historien des religions Mircea Eliade publie « Le Chamanisme et les techniques archaïques de l’extase ». Pour lui, ce qui définit le chaman, c’est la transe : un état de conscience modifié dans lequel son âme quitte son corps pour voyager dans le monde des esprits.
Pour y parvenir, il utilise le tambour, le chant, la danse, le jeûne, parfois certaines plantes. Dans de nombreuses traditions, l’univers compte trois étages : le monde d’en haut, celui des humains et le monde d’en bas. Le chaman circule de l’un à l’autre, guidé par des esprits auxiliaires, souvent des animaux.
Son rôle est d’abord social. Il soigne les malades en allant chercher leur âme perdue, accompagne les morts, demande aux esprits du gibier ou de la pluie, devine l’avenir. On ne choisit généralement pas cette fonction : on y est appelé par les esprits, parfois à travers une longue maladie dont on guérit en devenant chaman.
La sorcière, une accusation avant d’être une identité
Le mot « sorcier » vient du latin populaire « sortiarius », celui qui manie les « sorts », c’est-à-dire les tirages au sort et les destins. Mais dans l’Europe des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, la sorcière n’est pas une profession : c’est un soupçon. On accuse une voisine d’avoir fait mourir une vache, tomber la grêle ou dépérir un enfant.
Les démonologues ajoutent à ces peurs villageoises un récit savant : la sorcière aurait passé un pacte avec le diable et se rendrait la nuit au sabbat. Presque personne ne se présentait comme sorcière. Les guérisseuses, les rebouteux et les devins existaient bel et bien, mais ils se gardaient de porter ce nom, qui pouvait mener au bûcher.
Il faut attendre le XXᵉ siècle pour que des femmes et des hommes revendiquent fièrement le mot. Avec la Wicca de Gerald Gardner, dans les années 1950, la sorcière devient une identité choisie : une pratique de rituels, de sorts, d’herboristerie et de célébration de la nature.
Ce qui les sépare, ce qui les rapproche
Le statut
Reconnu ou soupçonné
Le chaman est une figure publique, consultée et respectée. La sorcière historique est désignée par les autres et pourchassée. La sorcière moderne, elle, se nomme elle-même.
La méthode
Transe ou gestes
Le chaman agit en transe, en voyageant chez les esprits. La sorcière agit plutôt par des gestes, des formules, des plantes et des objets : un sachet, une bougie, une bouteille enterrée.
Le rapport aux esprits
Allié ou serviteur
Le chaman négocie avec les esprits, parfois les combat, comme un intermédiaire. La sorcière des démonologues était censée obéir au diable, ce qu’aucune sorcière moderne ne revendique.
Ce qu’ils partagent
Soigner et voir
Tous deux soignent, protègent, devinent et prétendent voir ce qui échappe aux autres. Et tous deux ont été diabolisés par les missionnaires et les inquisiteurs.
Les benandanti, le chaînon manquant ?
En 1575, dans le Frioul, au nord-est de l’Italie, un prêtre interroge un paysan nommé Paolo Gasparutto. Celui-ci lui raconte une histoire stupéfiante. Il est un « benandante », un « bien-allant ». Né coiffé, avec la membrane de la poche des eaux sur la tête, il doit sortir de son corps quatre fois par an, la nuit des Quatre-Temps, pour combattre les sorciers.
Armés de tiges de fenouil, les benandanti affrontent en esprit les sorciers, qui se battent avec des tiges de sorgho. L’enjeu : la récolte de l’année. Si les benandanti gagnent, les moissons seront bonnes. Pendant ce combat, leur corps reste inerte dans leur lit. Si quelqu’un le retournait, disait-on, l’âme ne pourrait plus y rentrer.
L’Inquisition ne comprend rien à cette histoire de bons sorciers. En 1580, Gasparutto et un crieur public, Battista Moduco, sont arrêtés. Peu à peu, sous la pression des juges, leurs batailles nocturnes deviennent des sabbats et leur ange protecteur un démon. Ils sont condamnés en 1581 à six mois de prison. En un siècle de procès, les benandanti finiront par se voir eux-mêmes comme des sorciers.
En 1966, l’historien Carlo Ginzburg exhume ces procès dans « Les Batailles nocturnes ». Pour lui, les benandanti sont les héritiers d’un très vieux culte agraire, où l’âme sort du corps pour défendre la communauté : un geste profondément chamanique. Dans « Le Sabbat des sorcières » (1989), il va plus loin et suggère que l’image du vol nocturne vers le sabbat garde la trace d’anciennes croyances de ce type, répandues dans toute l’Eurasie. L’hypothèse reste discutée, mais elle a profondément changé la façon d’écrire l’histoire de la sorcellerie.
Néo-chamanisme et sorcellerie d’aujourd’hui
En 1980, l’anthropologue américain Michael Harner publie « La Voie du chaman ». Il y propose un « chamanisme essentiel », débarrassé des cultures particulières : le tambour, le voyage intérieur et l’animal de pouvoir, accessibles à tous. C’est la naissance du néo-chamanisme, qui se diffuse rapidement en Europe.
Beaucoup de sorcières modernes y puisent : méditations guidées, voyages intérieurs, animaux totems. Le mélange est fécond, mais il est aussi critiqué. Les peuples autochtones reprochent souvent aux stages néo-chamaniques de s’approprier des pratiques sacrées sans en connaître le contexte, et de les vendre.
Et dans ce grimoire ?
Ce grimoire suit la voie de la sorcière plutôt que celle du chaman : des gestes, des plantes, des formules et le rythme de la lune. Mais certains de ses rituels empruntent au voyage intérieur. Pour aller plus loin :
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Sources
- Benandanti — Wikipedia
- The Night Battles — Wikipedia
- Gasparutto, Paolo — Ereticopedia
- Nicolaes Witsen — Wikipedia
- Les Batailles nocturnes, Carlo Ginzburg — Verdier