Dossier · Bénin, Haïti, Louisiane
Le vaudou
Une religion vivante, née dans l’ancien royaume du Dahomey, transportée par la traite et réinventée en Haïti. Loin des poupées à épingles.
Le vaudou n’est pas de la sorcellerie. C’est une religion, avec son dieu suprême, ses esprits, ses prêtres, ses temples et ses fidèles, qui se comptent en millions entre le golfe du Bénin, Haïti et la Louisiane. Si ce grimoire lui consacre un dossier, c’est parce qu’aucune tradition n’a été autant confondue avec la « magie noire », et aucune n’a autant souffert de cette confusion. Voici son histoire, telle qu’on la connaît.
Avant de commencer
Aux origines : le vodun du golfe du Bénin
Le mot vient du fon « vodun », qui désigne un esprit ou une divinité, une puissance invisible. Le vodun est la religion des peuples fon, adja et ewe, sur les territoires actuels du Bénin et du Togo. Il s’est structuré aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles avec l’expansion du royaume du Dahomey, dont la capitale était Abomey, en absorbant des cultes voisins, notamment yoruba.
Au sommet se trouve un dieu créateur, Mawu, souvent associé à Lisa. En dessous, des centaines de vodun gouvernent les forces du monde : Legba, le messager, gardien des portes et des carrefours ; Sakpata, lié à la terre et aux maladies ; Hevioso, le tonnerre ; Dan, le serpent arc-en-ciel ; Mami Wata, les eaux. À Ouidah, le temple des pythons honore Dangbé, le serpent sacré.
Le vodun a été reconnu comme religion au Bénin en 1996. Le 10 janvier est aujourd’hui un jour férié national, la fête du Vodoun, célébrée en particulier à Ouidah, ancien port négrier, avec danses, tambours et masques. Ces dernières années, l’État en a fait un grand festival international, les « Vodun Days ».
La traversée
Entre le XVIᵉ et le XIXᵉ siècle, la traite atlantique déporte des millions d’Africains vers les Amériques. Beaucoup viennent du golfe du Bénin, que les Européens appelaient la « Côte des Esclaves ». Ils emportent leurs dieux avec eux.
Dans les colonies françaises, le Code noir de 1685 impose le baptême catholique aux esclaves et interdit les autres cultes. Les esprits africains survivent en se cachant derrière les saints : les fidèles prient saint Pierre ou saint Lazare, mais pensent à Legba ; la Vierge noire, mais pensent à Èzili Dantò. Ce mélange, qu’on appelle syncrétisme, est encore visible aujourd’hui : la plupart des vodouisants haïtiens se disent aussi catholiques.
Le vaudou haïtien
Dans la colonie de Saint-Domingue, des esclaves venus de tout l’ouest et le centre de l’Afrique, Fon, Yoruba, Kongo, mêlent leurs traditions. Le vaudou haïtien naît de cette rencontre.
Il est monothéiste : il existe un seul Dieu, Bondye (le « Bon Dieu »), si lointain qu’on ne s’adresse pas directement à lui. Entre lui et les humains, il y a les lwa, plus d’un millier d’esprits qui ont chacun leur caractère, leurs couleurs, leurs jours, leurs offrandes préférées. Ils sont rangés en « nations » : les Rada, venus du Dahomey, plutôt doux, et les Petwo, nés en Haïti, plus brûlants.
Papa Legba
Le gardien de la barrière
Vieil homme à la canne. Il ouvre la porte entre les mondes : on le salue toujours en premier, dans chaque cérémonie.
Èzili Freda
L’amour et le luxe
Élégante et coquette, elle aime les parfums, les bijoux et le champagne. Sa sœur Èzili Dantò, mère protectrice et farouche, porte deux cicatrices sur la joue.
Danbala
Le serpent céleste
Le plus ancien des lwa, blanc et silencieux, lié à l’eau, à la pureté et à la sagesse.
Ogou
Le guerrier forgeron
Lwa du fer, de la guerre et de la politique. Il est souvent représenté par saint Jacques le Majeur.
Baron Samedi
Le maître des cimetières
Chef de la famille des Gede, les esprits des morts. Haut-de-forme, lunettes noires, humour grivois. Il décide si un mourant peut entrer dans la mort.
Les Gede
La fête des morts
Chaque année, les 1ᵉʳ et 2 novembre, la « Fèt Gede » envahit les cimetières haïtiens : c’est l’équivalent vaudou de la Toussaint, et un cousin lointain de Samhain.
Le culte se déroule dans un temple, l’ounfò, dirigé par un prêtre, l’oungan, ou une prêtresse, la manbo. Au centre de la salle des cérémonies, le peristil, se dresse le poto mitan, un pilier par lequel les lwa descendent. Avant la cérémonie, l’officiant trace au sol les vèvè, des dessins symboliques propres à chaque lwa, à la farine de maïs. Puis viennent les tambours, les chants et la danse, jusqu’à la possession : le lwa « monte » un fidèle, qu’on appelle alors son « cheval », et parle, conseille ou soigne à travers lui.
La nuit du Bois-Caïman
Selon la tradition, dans la nuit du 14 août 1791, environ deux cents esclaves se réunissent en secret dans une forêt du nord de Saint-Domingue, au Bois-Caïman. La cérémonie est présidée par Dutty Boukman, un oungan, et Cécile Fatiman, une manbo. Un cochon noir est sacrifié, les participants jurent de se libérer. Quelques jours plus tard, la plaine du Nord s’embrase.
C’est le début de la révolution haïtienne, la seule révolte d’esclaves de l’histoire à avoir abouti à la création d’un État : Haïti proclame son indépendance le 1ᵉʳ janvier 1804.
Les historiens discutent de ce qui s’est exactement passé cette nuit-là, car les premiers récits écrits datent de 1814 et viennent d’un colon, Antoine Dalmas. Mais le Bois-Caïman est devenu un acte fondateur de la nation haïtienne, et il explique pourquoi le vaudou est si lié à l’idée de liberté.
Persécutions et clichés
Après l’indépendance, les gouvernements haïtiens successifs, soucieux de paraître « civilisés » aux yeux de l’Europe, interdisent régulièrement le vaudou. En 1941 et 1942, l’Église catholique mène avec le gouvernement une grande « campagne antisuperstitieuse » : des temples sont détruits, des objets sacrés brûlés, des fidèles forcés d’abjurer.
Pendant l’occupation d’Haïti par les États-Unis, de 1915 à 1934, le vaudou devient à l’étranger un repoussoir exotique. En 1929, le journaliste américain William Seabrook publie « The Magic Island », un récit sensationnel qui fait découvrir au grand public les « zombies ». Hollywood s’en empare dès 1932 avec « White Zombie ». Le mot « voodoo » devient synonyme de magie noire, de sacrifices et de poupées maléfiques.
Il faudra attendre 1987 pour que la Constitution haïtienne garantisse la liberté de culte, et 2003 pour qu’un décret du président Jean-Bertrand Aristide reconnaisse officiellement le vaudou comme religion, avec le droit de célébrer des baptêmes et des mariages.
Le Voodoo de La Nouvelle-Orléans
La Louisiane développe sa propre tradition, nourrie par des Africains venus de Sénégambie et du Kongo, par la culture catholique française, puis par l’arrivée massive de réfugiés de Saint-Domingue : en 1809, près de 10 000 personnes, libres et esclaves, arrivent de Cuba à La Nouvelle-Orléans et doublent presque sa population.
Le dimanche, les esclaves avaient le droit de se réunir à Congo Square pour danser et jouer du tambour : ce lieu est considéré comme l’un des berceaux du jazz. Les grandes cérémonies se tenaient au bord du bayou Saint-Jean et du lac Pontchartrain, notamment la veille de la Saint-Jean, le 23 juin.
La grande figure en est Marie Laveau (1801–1881), coiffeuse d’origine créole, catholique fervente, guérisseuse et prêtresse. Elle soignait les malades de la fièvre jaune, visitait les condamnés à mort et vendait des gris-gris. Sa tombe, au cimetière Saint-Louis n°1, est encore l’une des plus visitées des États-Unis.
Le hoodoo, à ne pas confondre
Le hoodoo, qu’on appelle aussi « rootwork » ou « conjure », n’est pas une religion. C’est une magie populaire afro-américaine du Sud des États-Unis, faite de racines, de poudres, d’huiles, de bougies et de psaumes, pratiquée par des chrétiens protestants autant que par d’autres. Le « mojo bag », les poudres de protection, le sel noir ou le pot de miel du Livre des Ombres viennent de cette tradition.
L’écrivaine et anthropologue Zora Neale Hurston l’a étudié de l’intérieur et l’a décrit dans « Mules and Men » (1935), l’un des premiers grands livres sur le sujet.
Idées reçues
« La poupée vaudou »
Surtout une invention
Les poupées percées d’épingles viennent de la tradition européenne des « poppets », et ont été popularisées par le cinéma et les boutiques de souvenirs de La Nouvelle-Orléans. Dans le vaudou, des poupées peuvent servir d’offrandes ou de représentations des esprits, pas d’instruments pour torturer à distance.
« Le vaudou, c’est la magie noire »
Faux
Comme toute religion, le vaudou sert d’abord à guérir, protéger, célébrer, honorer les ancêtres et vivre en communauté. La peur de la « magie noire » est surtout un héritage colonial.
« Les zombies »
Un mythe devenu film
Le zombi existe dans le folklore haïtien : un mort dont un sorcier aurait volé l’âme pour en faire un esclave. C’est d’abord la peur de l’esclavage qui s’y exprime. Le mort-vivant affamé de chair est une création d’Hollywood, surtout de George Romero en 1968.
« Ils adorent le diable »
Faux
Le vaudou ne connaît pas le diable chrétien. Ce contresens vient des missionnaires, qui voyaient des démons dans tous les esprits africains.
Sources
- Vaudou — Wikipédia
- Haitian Vodou — Wikipedia
- Bois Caïman — Wikipedia
- Louisiana Voodoo — Wikipedia
- Fête du Vodoun — Wikipedia
- Vodun Days — Wikipedia